On s’occupe de tout le monde, mais quand prend-on soin de soi ?
Il y a les choses à faire au travail, les messages auxquels répondre, les courses à prévoir, les rendez-vous à ne pas oublier et toutes ces petites responsabilités qui s’accumulent au fil des jours. Parfois, on termine la journée avec le sentiment d’avoir été occupée du matin au soir, sans avoir trouvé dix minutes pour faire quelque chose qui nous plaît vraiment.
On se dit alors que l’on prendra du temps pour soi le week-end, pendant les prochaines vacances ou lorsque la période sera moins chargée. Mais une fois le week-end arrivé, d’autres obligations prennent la place.
Pour beaucoup de femmes, prendre du temps pour soi semble presque être un luxe. Et ce n’est pas qu’une impression : les chiffres le confirment.
Un sentiment qui s’appuie sur des chiffres
Selon l’enquête Emploi du temps de l’Insee (2009-2010), les femmes qui ont un emploi consacrent en moyenne 3 h 26 par jour aux tâches domestiques (ménage, courses, soins aux enfants…), contre 2 h pour les hommes. L’écart s’est réduit depuis 1999, mais lentement : les femmes y consacraient alors 3 h 48 par jour, les hommes 1 h 59. En onze ans, la baisse côté femmes est surtout venue d’elles-mêmes, pas d’un réel rattrapage masculin.
Conséquence sur le temps libre : d’après l’Observatoire des inégalités (2016), les femmes disposent en moyenne de 2 h 45 de loisirs par jour (télévision, lecture, promenade, sport, sorties, conversations…), contre 3 h 20 pour les hommes.
Les chercheuses de l’Ined ajoutent un point intéressant : la répartition des tâches n’est pas qu’une question de temps disponible. Les femmes ont tendance à assurer les tâches répétitives et inévitables (repas, linge, soins aux enfants), qui laissent peu de souplesse, tandis que les hommes prennent plus souvent en charge des tâches pouvant être décalées dans la semaine.
Une précision : ces chiffres datent de 2010, et l’Insee mène une nouvelle enquête Emploi du temps en 2025-2026 qui permettra de les actualiser. Ce sont des moyennes : votre situation peut être très différente. Mais elles rappellent que si vous manquez de temps pour vous, ce n’est probablement pas parce que vous vous organisez mal.
Prendre du temps pour soi ne signifie pas tout abandonner
Lorsqu’on parle de bien-être, on imagine parfois une journée au spa, un week-end loin de chez soi ou une activité que l’on n’a pas les moyens de s’offrir régulièrement. Ces moments peuvent être agréables, bien sûr. Mais ils ne sont pas indispensables pour commencer.
Prendre du temps pour soi peut aussi vouloir dire boire son café tranquillement avant de commencer à travailler, lire quelques pages d’un livre, écouter de la musique en rentrant chez soi ou sortir marcher sans destination particulière. Il peut s’agir de téléphoner à une amie avec laquelle on n’a pas parlé depuis longtemps, de cuisiner quelque chose que l’on aime ou de passer une soirée sans prévoir d’activité productive.
L’objectif n’est pas de remplir son emploi du temps avec une nouvelle liste d’habitudes à respecter. C’est plutôt de retrouver la liberté de faire certaines choses simplement parce qu’elles nous font du bien.

Ce que la recherche suggère sur les petites pauses
Bonne nouvelle : de courtes pauses peuvent compter.
Dans une expérience néerlandaise de 2011, 30 minutes de jardinage après une tâche stressante ont permis une meilleure récupération (cortisol et humeur) que 30 minutes de lecture à l’intérieur. Les deux activités ont aidé, mais le jardinage davantage. Elle ne porte que sur 30 personnes, donc il faut la lire comme une piste.
Côté nature, une étude britannique de 2019 menée sur près de 20 000 personnes a observé que celles qui passaient au moins 120 minutes par semaine dans des espaces naturels (parcs, bois, plages) déclaraient plus souvent une bonne santé et un bon bien-être. Peu importait que ce soit en une seule fois ou en plusieurs sorties. Cela revient à environ 17 minutes par jour, ce qui est réaliste même avec un emploi du temps chargé. Attention toutefois : il s’agit d’une association et non d’une preuve de cause à effet, et les benefices n’apparaissaient pas en dessous de ce seuil dans l’étude.
Soyons honnêtes : aucune étude ne prouve qu’il faille exactement dix, quinze ou trente minutes pour « aller mieux ». Ces repères servent surtout à montrer qu’il n’est pas nécessaire de libérer une journée entière.
Commencer petit, sans attendre le bon moment
Lorsque les journées sont chargées, prévoir une heure entière pour soi peut sembler irréaliste. On finit alors par ne rien prévoir du tout.
Une approche plus accessible consiste à commencer par dix ou quinze minutes. Ce n’est pas une durée magique, et elle ne suffira pas à tout le monde, mais elle peut constituer un premier pas lorsque le temps manque réellement. Vous pouvez, par exemple, vous accorder quelques minutes le matin pour commencer la journée calmement, faire une courte promenade pendant une pause ou vous installer avec un livre avant de vous coucher.
L’idée est de choisir un moment qui correspond à votre rythme, plutôt que de reproduire la routine d’une autre personne.
Si vous travaillez à domicile, essayez de marquer une vraie séparation entre le travail et le reste de la journée : fermer l’ordinateur, ranger les documents et sortir quelques minutes peuvent aider à signaler que la journée professionnelle est terminée.
Et si vous manquez un jour votre petit moment de pause, ce n’est pas grave. Une habitude doit vous aider à mieux vivre, pas devenir une raison supplémentaire de vous reprocher quelque chose.
Apprendre à dire non, même aux petites demandes
Il arrive que notre temps soit absorbé par des demandes qui, prises séparément, semblent tout à fait raisonnables : un service à rendre, une tâche que l’on accepte par habitude, une sortie à laquelle on n’a pas vraiment envie de participer. À force de dire oui, on peut finir par ne plus avoir de place pour ses propres besoins.
Bien entendu, nous ne pouvons pas toujours refuser les responsabilités professionnelles, familiales ou personnelles qui nous incombent, et toutes les situations ne permettent pas de poser facilement ses limites. Mais lorsque c’est possible, prendre un instant avant d’accepter peut faire une différence :
- A-t-on réellement le temps ?
- Est-ce indispensable ?
- Peut-on proposer une autre solution ou répondre plus tard ?
Dire non n’a pas besoin d’être brutal. On peut expliquer que l’on n’est pas disponible, proposer un autre moment ou simplement reconnaître que l’on ne pourra pas s’en charger. Il ne s’agit pas de devenir moins attentive aux autres, mais de ne pas s’oublier systématiquement au passage.
Cesser de culpabiliser lorsqu’on se repose
Certaines femmes ont du mal à profiter de leur temps libre parce qu’elles pensent immédiatement à tout ce qu’elles pourraient faire à la place. Pendant qu’elles lisent, elles pensent au ménage. Pendant qu’elles se reposent, elles se demandent si elles devraient avancer sur un dossier. Cette impression est d’autant plus difficile à gérer lorsque l’on a l’habitude d’être celle sur qui les autres comptent.
Pourtant, le repos n’est pas du temps perdu. Nous avons besoin de moments où nous ne cherchons pas à accomplir quelque chose, à améliorer une compétence ou à atteindre un objectif. Vous n’avez pas besoin de justifier chaque moment agréable par son utilité : regarder un film, passer du temps avec une amie ou rester tranquillement chez soi est une façon tout à fait valable de profiter de sa journée.
Et si vous ressentez de la culpabilité, essayez de ne pas vous juger pour autant. Ces réflexes peuvent prendre du temps à changer.
Faire le tri dans ses journées, et dans qui fait quoi
Prendre du temps pour soi ne dépend pas uniquement de la volonté. Il existe des contraintes bien réelles : horaires de travail, responsabilités parentales, tâches domestiques, difficultés financières, manque de soutien. Il serait injuste de faire croire qu’il suffit de mieux s’organiser pour tout régler.
En revanche, lorsque certaines marges de manœuvre existent, quelques ajustements peuvent aider :
- Partager vraiment les tâches avec les autres personnes du foyer. Les chiffres de l’Insee montrent que c’est là que se joue une grande partie de l’écart de temps libre. Pensez à répartir non seulement le temps, mais aussi la responsabilité complète d’une tâche (prévoir, organiser, faire), pas seulement l’exécution.
- Préparer certains repas à l’avance ou regrouper les courses, si cela vous convient.
- Identifier ce qui prend beaucoup de temps sans être prioritaire.
- Revoir ses attentes : une maison n’a pas besoin d’être impeccable chaque jour, un repas simple peut très bien convenir, toutes les invitations ne nécessitent pas une réponse immédiate.
Le but n’est pas de tout optimiser, mais de libérer un peu d’espace là où c’est possible.
Se retrouver, au-delà de ses rôles
Nous sommes nombreuses à nous définir à travers ce que nous faisons pour les autres : notre travail, notre rôle dans la famille, les responsabilités que nous assumons. Ces rôles peuvent être importants et enrichissants, mais ils ne résument pas toute notre personnalité.
Qu’aimiez-vous faire avant que votre quotidien ne devienne aussi chargé ? Y a-t-il une activité que vous avez laissée de côté ? Un endroit que vous aimeriez découvrir ? Une amie que vous aimeriez revoir ?
Ces questions ne demandent pas de changer de vie du jour au lendemain. Elles permettent simplement de se rappeler que nos envies ont aussi leur place. Parfois, renouer avec une seule chose que l’on aime suffit pour commencer.
Quand le manque de temps cache autre chose
Si, malgré quelques ajustements, vous vous sentez en permanence épuisée, irritable, incapable de vous détendre ou si vous perdez goût à tout, il ne s’agit peut-être plus seulement d’un problème d’organisation. N’hésitez pas à en parler à votre médecin ou à un professionnel de santé. Demander de l’aide fait aussi partie de prendre soin de soi.
Et si vous commenciez dès aujourd’hui ?
Vous n’avez pas besoin d’attendre les prochaines vacances, une période plus calme ou un changement important dans votre vie pour vous accorder un peu de temps.
Choisissez une petite chose qui vous ferait plaisir aujourd’hui : une promenade, un appel à une amie, quelques pages d’un livre ou un moment de calme avant de vous coucher. Si vous le pouvez, inscrivez ce moment dans votre journée comme vous le feriez pour un autre rendez-vous, puis essayez de le préserver, sans vous imposer une obligation supplémentaire.
Il y aura des jours où cela sera possible et d’autres où les circonstances ne le permettront pas. C’est normal. Prendre soin de soi ne consiste pas à réussir chaque jour une routine idéale, mais à reconnaître que l’on a des besoins, des limites et des envies qui méritent d’être pris en considération.
Vous pouvez continuer à être présente pour les personnes que vous aimez, à travailler sérieusement et à assumer vos responsabilités sans vous demander d’être disponible pour tout le monde, tout le temps.
Vous aussi, vous faites partie des personnes dont il faut prendre soin.
Sources
- Insee, Enquête Emploi du temps 2009-2010, Insee Résultats n° 130 (juin 2012) ; chiffres repris par l’Observatoire des inégalités, L’inégale répartition des tâches domestiques entre les femmes et les hommes.
- Observatoire des inégalités (2016), temps de loisirs des femmes et des hommes (2 h 45 contre 3 h 20 par jour).
- Pailhé, A., Solaz, A., & Souletie, A., Ined, Comment les hommes et les femmes se répartissent les travaux domestiques depuis la mise en place de la réforme des 35 h ?
- White, M. P., et al. (2019). Spending at least 120 minutes a week in nature is associated with good health and wellbeing. Scientific Reports, 9, 7730.
- Van den Berg, A. E., & Custers, M. H. G. (2011). Gardening promotes neuroendocrine and affective restoration from stress. Journal of Health Psychology, 16(1), 3-11.
