Ebola : Pourquoi les femmes paient toujours le plus lourd tribut?
Je voulais prendre le temps, aujourd’hui, de traiter un sujet grave mais que je trouve trop peu documenté sous cet angle : la manière dont les épidémies d’Ebola touchent les femmes, de façon disproportionnée et depuis toujours. Ce n’est pas un hasard, ni une fatalité biologique. C’est une question de rôles sociaux, et je pense que ça mérite d’être expliqué clairement.
Une épidémie sans vaccin, et des femmes en première ligne
Une nouvelle épidémie d’Ebola touche actuellement la République démocratique du Congo et l’Ouganda, causée par la souche Bundibugyo, pour laquelle il n’existe à ce jour ni vaccin ni traitement homologué. Le virus reste l’un des plus mortels au monde : environ une personne infectée sur deux en meurt.
Selon les dernières données de l’Organisation mondiale de la santé, les femmes représentent plus de 53 % des cas confirmés en laboratoire dans cette épidémie, et chez les adolescents, les filles comptent pour plus de 61 % des cas. Ce déséquilibre n’a rien de nouveau : il se répète depuis la toute première épidémie recensée, en 1976, où 56 % des personnes décédées étaient déjà des femmes.
Pourquoi les femmes sont-elles davantage exposées ?
Je tiens à être précise sur ce point, parce que c’est souvent mal compris : les femmes ne sont pas plus vulnérables biologiquement face au virus. Ce sont les rôles qu’elles occupent, presque partout dans le monde, qui les exposent davantage.
Ce sont elles qui soignent les malades à domicile, qui leur rendent visite à l’hôpital, qui leur apportent des repas. Une analyse conduite par la Cellule d’analyse en sciences sociales dans le cadre de la réponse à l’épidémie de 2018-2020 en RDC a montré que les femmes assurent aussi, très souvent, l’automédication du foyer en cas de premiers symptômes, une pratique qui peut durer plusieurs jours avant qu’un malade ne soit orienté vers une structure de soins. Ce sont également les femmes âgées qui, traditionnellement, préparent les corps des défunts avant leur exposition publique.
À cela s’ajoutent les métiers de soin, majoritairement occupés par des femmes : sages-femmes, infirmières, aides-soignantes, techniciennes de surface dans les hôpitaux. Et dans certaines régions d’Afrique de l’Ouest, les femmes sont également surreprésentées dans le commerce transfrontalier, ce qui accroît encore leur exposition au virus.
Ce schéma s’est répété d’épidémie en épidémie. Lors de la crise de 2018-2019 en RDC, les femmes et les filles représentaient environ les deux tiers des cas signalés. Au Liberia, en 2014, elles constituaient jusqu’à trois quarts des décès dans certaines communautés.
Des femmes conscientes du risque, mais mal informées
Un point m’a particulièrement marquée en creusant ce sujet : les femmes elles-mêmes savent qu’elles sont les plus exposées. Une étude de terrain menée en juillet 2019 a montré que 88 % des femmes interrogées à Bunia-Rwampara, et 75 % à Béni, estimaient que les femmes étaient le groupe le plus à risque de contracter la maladie.
Pourtant, cette conscience du danger ne s’accompagne pas toujours des bonnes informations pour s’en protéger. Dans la même étude, moins de 25 % des femmes de la zone de Béni avaient reçu des informations sur les symptômes d’Ebola, et environ 50 % seulement dans la zone de Bunia-Rwampara. Les signes les plus connus étaient les vomissements, la diarrhée, la fièvre ou les maux de tête, mais des symptômes plus discrets comme les douleurs articulaires et musculaires restaient largement méconnus.
Autre lacune révélatrice : en juillet 2019, seulement 12 % des femmes à Béni et 18 % à Bunia citaient la préparation des enterrements comme un mode de transmission possible du virus, alors que cette pratique fait partie des principaux facteurs de risque pour les femmes.
Ce manque d’information n’est pas anodin. Il s’explique en partie par une communication de crise mal adaptée : les messages de prévention diffusés ne prenaient pas en compte les réalités spécifiques des femmes, et n’étaient pas toujours traduits dans les langues qu’elles maîtrisent le mieux. Des recherches menées par l’organisation Traducteurs sans frontières ont ainsi révélé que les femmes de la région comprenaient mieux le swahili congolais et le nande que le français ou le swahili standard, pourtant privilégiés dans la communication officielle.
Les femmes enceintes, particulièrement vulnérables
Je voulais m’arrêter spécifiquement sur la situation des femmes enceintes, car elle est particulièrement dure. Lorsqu’une femme enceinte contracte le virus Ebola, la probabilité qu’elle perde son enfant à naître est proche de 100 %, et son propre risque de décès augmente en raison du danger accru d’hémorragie.
Lors de l’épidémie de 2018-2020, les femmes enceintes et allaitantes n’étaient, dans un premier temps, pas éligibles à la vaccination. Cette exclusion a eu des conséquences en cascade : n’étant pas vaccinées, elles n’étaient pas non plus systématiquement recensées comme contacts de cas confirmés, et ne bénéficiaient donc pas du suivi quotidien prévu pendant la période d’incubation. Il aura fallu attendre juin 2019 pour que le protocole évolue et permette aux femmes enceintes, dans leur premier trimestre, d’accéder à la vaccination.
La peur joue également un rôle : par crainte de contracter le virus dans les structures de santé, certaines femmes enceintes renoncent à leurs examens de routine ou choisissent d’accoucher chez elles, se privant ainsi d’une prise en charge en cas de complication.
Des risques qui dépassent la seule question sanitaire
Je voudrais aussi élargir le regard, parce que le virus n’est pas le seul danger. Les grandes crises sanitaires, d’Ebola au Covid-19, ont toutes été associées à une hausse des violences faites aux femmes. Les mesures de quarantaine peuvent contraindre une femme à rester enfermée avec un conjoint violent, coupée de ses proches et des services vers lesquels elle se tournerait habituellement.
La crise actuelle en RDC s’ajoute à une situation humanitaire déjà critique : dans les zones touchées par Ebola, près de 1,87 million de personnes font face à une situation de famine aiguë. Or, ce sont largement les femmes qui assurent l’approvisionnement alimentaire de leur foyer, une responsabilité rendue plus lourde encore par les restrictions de déplacement et les perturbations des marchés. Les commerçantes qui dépendent des échanges transfrontaliers sont, elles aussi, particulièrement fragilisées économiquement par ces épidémies.
Ce qui est mis en place pour changer la donne
Je termine sur une note plus constructive, parce que des choses bougent. Sur le terrain, ONU Femmes travaille avec les autorités locales et les organisations de femmes pour que l’information sur Ebola atteigne réellement les femmes et les filles, dans des formats et des langues adaptés. Un soutien financier est aussi apporté aux organisations de la société civile dirigées par des femmes, qui bénéficient d’un accès et d’une confiance uniques au sein de leur communauté, à un moment où 90 % de ces organisations rapportent des difficultés liées à la baisse des financements internationaux.
La collecte de données ventilées par sexe progresse également, ce qui permet de mieux cibler les réponses. C’est d’ailleurs grâce au plaidoyer de chercheuses en sciences sociales que le protocole de vaccination a évolué en faveur des femmes enceintes en 2019. Un travail similaire est aujourd’hui mené pour que les femmes ne soient plus seulement destinataires des campagnes de prévention, mais actrices des décisions qui les concernent directement, à travers une meilleure représentation dans les instances de coordination de la réponse.
Ce que je retiens
Je crois que l’essentiel de ce que montre cette épidémie, comme les précédentes, c’est que le virus n’est jamais neutre socialement. Il suit les lignes de fracture déjà existantes : qui prend soin de qui, qui a accès à l’information, qui peut se permettre d’arrêter de travailler. Tant que ces rôles resteront aussi profondément genrés, les femmes continueront de payer un tribut disproportionné à chaque nouvelle épidémie, en RDC comme ailleurs.
Sources : ONU Femmes ; UNICEF RDC, Cellule d’analyse en sciences sociales (CASS), « Perceptions des risques liés à la MVE chez les femmes et implication dans la Réponse Ebola », mars 2020 ; ShareAmerica, « Les femmes, principales victimes d’Ebola ».
