Qui a inventé la serviette hygiénique ? Toute l'histoire
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Qui a inventé la serviette hygiénique ? L’histoire d’un objet qu’on prend pour acquis

Soyons honnêtes : quand on attrape une serviette hygiénique dans le placard de la salle de bains, on ne pense pas à l’histoire des techniques. On pense à la douleur dans le bas du ventre, à la réunion de 14 h, au pantalon blanc qu’on n’aurait peut-être pas dû mettre. Pourtant, ce petit rectangle ultra-fin, qui se glisse dans un sac sans attirer l’attention, est le résultat de plus d’un siècle de bricolage, de tabous, de guerres et, surtout, d’ingéniosité féminine.

Alors, qui l’a inventée ? La réponse décevra peut-être les amateurs de génies solitaires : il n’y a pas une inventrice, ni un inventeur. Il y a des infirmières sur les champs de bataille, des ouvrières qui coupent des serviettes-éponges en trois, une psychologue qui interroge des milliers de femmes, une inventrice afro-américaine longtemps oubliée… et quelques industriels qui ont su (enfin) écouter ce que les femmes réclamaient depuis toujours.

Prenez un thé, on remonte le temps.

Avant l’industrie : l’ère du système D

Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, il n’existait tout simplement pas de produit dédié. Dans les sociétés européennes et nord-américaines du XIXe siècle, la norme, c’était la serviette faite maison, découpée dans de la flanelle ou du tissu tissé. On la fabriquait, on la lavait, on la réutilisait. Rien de glamour, mais rien de gaspillé non plus.

C’est là que les choses se corsent. Dès la fin du XIXe siècle, une nouvelle obsession gagne les esprits : l’hygiène. On s’inquiète de la prolifération des bactéries sur des tissus mal lavés, et un marché de l’« hygiène » menstruelle commence à émerger. Les chiffres donnent le vertige : entre 1854 et 1915, vingt brevets sont déposés pour des produits menstruels. On y trouve les toutes premières coupes menstruelles (en aluminium ou en caoutchouc dur, courage mesdames), des culottes doublées de caoutchouc et les serviettes dites « Lister », ancêtres de nos maxi-serviettes.

Dans les années 1870, ces produits se vendaient encore de porte en porte. Vers 1890, les catalogues prennent le relais, et avec eux apparaissent des accessoires au nom délicieusement d’époque, comme la « Ladies Elastic Doily Belt », une ceinture en soie et élastique sur laquelle on fixait la serviette.

L’idée était là. Il manquait juste… des clientes prêtes à l’acheter.

1896 : la première serviette jetable (et son flop)

En 1896, la première serviette hygiénique jetable arrive sur le marché américain. Selon les sources, on l’attribue à Johnson & Johnson, qui la commercialise sous le nom de Lister’s Towels, faite de gaze et de coton. Sur le papier, c’est une révolution : un produit prêt à l’emploi, qu’on jette après usage.

Dans les faits, c’est un échec commercial. Pas parce que le produit était mauvais, mais parce que le sujet était intouchable. Les règles étaient associées à la honte, à la saleté, au silence. Acheter une serviette, c’était admettre qu’on avait ses règles, et ça, personne n’était prêt à le faire en public. Imaginez devoir demander ce produit à un commerçant, souvent un homme, en baissant la voix et en espérant que personne n’entende.

Pour mesurer l’ampleur du tabou : le mot « règles » n’a été prononcé à la télévision américaine qu’en 1985. Quasiment un siècle après la naissance du produit. Oui, vous avez bien lu.

La Première Guerre mondiale : quand les infirmières changent la donne

C’est ici que l’histoire prend un tournant, et que le titre de l’article d’Aufeminin prend tout son sens : la serviette hygiénique moderne est, en partie, un cadeau des femmes qui travaillaient dans l’armée.

Pendant la Première Guerre mondiale, les infirmières qui soignent les blessés remarquent quelque chose de précieux : la cellulose, utilisée dans les pansements, absorbe beaucoup mieux le sang que les bandages en tissu. Ces femmes, qui passent leurs journées à gérer du sang qui n’est pas le leur, font le lien avec leur propre quotidien. Elles détournent les bandages pour gérer leurs règles.

C’est un peu le « eurêka » le plus pragmatique de l’histoire des inventions : pas de laboratoire, pas de brevet, juste des femmes qui testent, comparent et constatent que ça marche mieux.

L’industrie s’en inspire. La société Kimberly-Clark, qui disposait de stocks de matériau de pansement à haute absorption après la guerre, lance Kotex. Les dates varient selon les sources : 1918 pour les premières commercialisations d’après Clue, 1921 pour le lancement officiel selon Wikipédia. Ce qui est sûr, c’est qu’en 1921, Kotex devient la première serviette hygiénique commercialisée avec succès à grande échelle. La même année, Johnson & Johnson lance de son côté le modèle Modess.

Le grand public, enfin, peut y accéder. Mais ne vous imaginez pas le confort d’aujourd’hui.

Infirmières de 14-18

Épingles, ceintures et inconfort : le quotidien des années 20

Ces premières serviettes industrielles étaient amovibles, mais elles n’avaient rien de collant. Pour les tenir en place, il fallait des épingles ou une ceinture nouée à la taille. Autrement dit : un système fragile, peu discret, et franchement inconfortable.

Il faudra attendre près de cinquante ans pour que la bande adhésive fasse son apparition et remplace les épingles. Cinquante ans ! Autant dire que plusieurs générations de femmes ont dû composer avec ce bricolage quotidien, tout en menant leur vie, leur travail, leurs études.

1927 : Lillian Gilbreth écoute (enfin) les femmes

Une des plus belles anecdotes de cette histoire concerne une psychologue pionnière : Lillian Gilbreth. En 1927, Johnson & Johnson l’engage pour mener une étude sur la commercialisation des serviettes hygiéniques. Sa méthode est simple, et à l’époque presque révolutionnaire : demander l’avis des principales concernées.

Elle interroge des milliers de femmes à travers les États-Unis. Les retours sont sans appel : les serviettes sont trop grandes, leurs bords sont rigides, et les emballages sont trop voyants. Les femmes veulent des produits plus petits, plus souples et des paquets plus discrets.

Lillian Gilbreth

Cette étude inspire une nouvelle vague de publicités, qui jouent sur un argument malin : permettre aux jeunes filles de faire du sport et de mener des activités normales pendant leurs règles, tout en préservant leur « innocence ». C’est une stratégie de marketing de son temps, avec ses limites, mais elle a un effet réel : les produits menstruels sortent peu à peu de l’ombre.

Seconde Guerre mondiale : les « drapeaux » sur le fil à linge

En temps de guerre, les produits industriels ne sont pas toujours disponibles. Alors, une fois de plus, les femmes se débrouillent.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup fabriquent elles-mêmes leurs serviettes avec un morceau de vieille serviette-éponge plié en trois. Un ruban cousu sur la ligne médiane permet de la fixer, avec des épingles de sûreté, à une ceinture portée à même la peau. L’anthropologue Françoise Héritier raconte que ces serviettes étaient surnommées « drapeaux », parce qu’on les mettait à sécher sur le fil à linge comme des oriflammes. Une image à la fois drôle et un peu poignante : un tabou censé rester caché, étendu en plein jardin.

Dans le même temps, la guerre pousse les femmes vers les usines, et les employeurs ont tout intérêt à ce qu’elles ne s’absentent pas pendant leurs règles. Des publicités et des aménagements de sanitaires les encouragent à utiliser des produits menstruels pour continuer à travailler. Le motif est utilitaire, mais le résultat est indéniable : ces produits permettent aux femmes de travailler et de participer à des activités hors du foyer d’une manière qui leur était auparavant bien plus difficile.

Mary Kenner, l’inventrice qu’on a trop longtemps oubliée

Il est temps de parler d’une femme dont le nom devrait figurer dans tous les manuels : Mary Beatrice Davidson Kenner.

Mary Kenner

Inventrice afro-américaine, elle dépose dans les années 1950 un brevet pour une ceinture hygiénique, un dispositif destiné à maintenir la serviette en place, avec un système plus pratique que les épingles. La date change selon les sources : 1956 pour Clue, 1957 pour Wikipédia. Dans tous les cas, c’est une avancée majeure pour le confort et la discrétion.

Son histoire illustre une réalité malheureusement fréquente : celle des inventrices, et plus encore des inventrices noires, dont le travail a longtemps été sous-estimé ou ignoré. Un article du magazine Vice la qualifiait d’ailleurs de « femme inventrice noire oubliée » qui a révolutionné les serviettes hygiéniques. Si vous retenez un seul nom de cet article, que ce soit celui-là.

Années 70 et 80 : l’adhésif, les ailettes et la fin des épingles

Les années 1970 apportent enfin la révolution que les femmes attendaient : en 1972 apparaissent les premières serviettes sans ceinture. La bande adhésive, collée directement sur la culotte, supprime les épingles et les ceintures.

L’innovation ouvre la voie à toute une gamme : flux abondant, flux léger, mini-serviettes. Ces dernières ont connu un tel succès qu’elles ont, d’après l’historienne citée par Clue, inspiré des lettres d’admiratrices de femmes qui se sentaient enfin à l’aise. Des lettres de remerciement pour une serviette hygiénique : c’est dire à quel point le besoin était réel.

Dans les années 1980, les versions modernes des maxi-serviettes et des serviettes à ailettes font leur entrée sur le marché. Celles qui sont encore sur les étagères aujourd’hui.

Ce qu’il y a dans votre serviette (et pourquoi on s’y intéresse)

Une serviette hygiénique jetable se compose en général de trois parties : une couche supérieure en contact avec la peau, une couche intermédiaire qui absorbe et retient le sang, et une couche inférieure qui empêche les fuites. Côté matières, on trouve surtout des matériaux synthétiques (plastiques et polymères) associés à des fibres de bois ou de coton. Certaines contiennent des superabsorbants, des parfums, des colorants, ou sont blanchies au chlore.

C’est justement cette composition qui nourrit aujourd’hui les débats : les superabsorbants, par exemple, peuvent provoquer des effets indésirables chez certaines personnes. Le magazine 60 millions de consommateurs s’est d’ailleurs penché sur la question de la composition des protections hygiéniques. De quoi comprendre pourquoi de plus en plus de femmes lisent les étiquettes.

Un petit rappel pratique au passage : une serviette jetable se change toutes les trois à cinq heures environ.

Aujourd’hui : le retour du tissu et l’embarras du choix

L’histoire adore les boucles. Après plus d’un siècle d’innovations, les femmes redécouvrent… le tissu. Les serviettes lavables, composées d’une bande de coton, d’un insert absorbant et d’une couche anti-fuite, reviennent en force. Les culottes menstruelles, les coupes en silicone et les éponges viennent compléter l’offre. Les préoccupations écologiques, mais aussi la volonté de mieux maîtriser ce qu’on met en contact avec son corps, y sont pour beaucoup.

Aujourd’hui, les produits menstruels représentent une industrie mondiale de plusieurs milliards de dollars. Les publicités passent aux heures de grande écoute, et les marques s’adressent de plus en plus largement à toutes les personnes qui ont leurs règles, y compris les hommes transgenres et les personnes non binaires. Le marketing, lui aussi, a changé de ton : longtemps fondé sur la peur d’être « découverte », il se tourne peu à peu vers un discours de liberté et de contrôle de son corps.

Un bémol tout de même : le choix est vaste, mais chaque option a ses avantages et ses risques. Le syndrome du choc toxique, par exemple, avait fait la une dans les années 1980-90, avec plus de 5 000 cas signalés aux États-Unis entre 1979 et 1996, liés pour la plupart à des tampons d’une marque et de matériaux qui ne sont plus commercialisés. Cet épisode a surtout mis en lumière un manque criant de réglementation sur la sécurité des produits menstruels. Un rappel utile : mieux vaut toujours respecter les durées d’utilisation recommandées.

Ce que cette histoire nous dit vraiment

Si on devait résumer en une phrase l’histoire de la serviette hygiénique, ce serait celle-ci : c’est une invention collective, née des besoins des femmes et portée par leur débrouillardise.

Elle doit beaucoup à des infirmières qui ont regardé des pansements autrement. À des ouvrières qui pliaient des serviettes-éponges en trois. À une psychologue qui a pensé que, tiens, demander l’avis des femmes pourrait aider. À une inventrice qui a cherché à rendre le quotidien plus confortable. Et à des millions d’anonymes qui ont, chacune à leur façon, amélioré le système.

Elle nous rappelle aussi que le progrès technique ne se fait jamais dans le vide. Il avance avec la société : quand les règles deviennent moins taboues, les produits s’améliorent ; quand les femmes entrent dans les usines, les armées et les bureaux, les produits deviennent un outil d’autonomie. Comme le résume l’historique de Clue, les avancées dans les technologies menstruelles ont eu un impact réel sur la santé, mais aussi sur les libertés personnelles et professionnelles des femmes.

Alors, la prochaine fois que vous glisserez une serviette dans votre sac, avouez qu’elle prend une autre saveur. Derrière ce petit objet banal, il y a une histoire de pudeur, de guerre, de génie du quotidien et d’émancipation. Pas mal pour un rectangle de coton, non ?

Et vous, quelle protection utilisez-vous, et qu’est-ce qui a changé dans vos habitudes ces dernières années ? Racontez-nous en commentaire.

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